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Georgie : la question des déplacés
La guerre d’août 2008 entre la Géorgie et la Russie a plongé la région dans une crise que la victoire militaire de la Russie n’a en rien réglée. Elle a notamment provoqué un afflux d’hommes et de femmes fuyant les combats en Ossétie du Sud. Une situation que la Géorgie ne connaît que trop bien. Déjà dans les années 90, la guerre avait essaimé son cortège de souffrances et de familles cherchant à retrouver la paix d’un foyer. Le gouvernement avait alors répondu à cette situation en logeant ces familles, originaires d’Abkhazie, dans des bâtiments vides autour de Tbilissi. Aujourd’hui, la question se pose donc une nouvelle fois. Où loger cette nouvelle vague, « la vague de Saakachvili » comme on l’appelle. Disposant cette fois-ci d’aides internationales importantes, le gouvernement a répondu à cette question en construisant une multitude de villages. La problématique de leur intégration dans la société géorgienne reste toutefois entière. Et que dire de la situation de la première vague dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader ?









L’ambiance est digne du western. Le vent siffle, les rues sont vides. À peine, croit-on voir quelques ombres se hâter pour rapatrier au chaud un linge égaré sur la corde. La rectitude des routes est parfaite et les maisons, en tout point identiques les unes aux autres, s’alignent, là. Seules les montagnes enneigées, au loin, semblent pouvoir freiner leur course.
Nous sommes dans le camp de Tserovani. Un des nombreux camps construits après la guerre d’août 2008 et en quelques mois pour les déplacés de la guerre, le long de l’autoroute entre Tbilissi et Gori. Tserovani, c’est celui juste à côté du « village de Shrek », immanquable. Une fois dépassé les maisons au vert extraterrestre, le camp se découvre. 2700 familles vivent là dans ces petites bicoques : un étage et deux chambres, un salon, une cuisine, une salle de bain. Entre ces maisons, quelques bâtiments jouent les originaux. Le commissariat, tout de verre vêtu selon les préceptes du président Saakachvili qui préconise « la transparence » de sa police, mais aussi une école, et quelques enseignes. La pharmacie, la boulangerie et le supermarché ont pris place et semblent constituer les rares lieux de socialisation possible. La vie redémarre doucement à Tserovani. Les habitants viennent tous d’Ossétie du Sud, principalement d’Akhalgori, rebaptisé depuis « Leningori » par le gouvernement ossète, mais aussi de la vallée de Tsinkvali. Meri et ses enfants viennent de la première localité, Akhalgori. « Ma maison existe encore, mais les russes ont tout cassé à l’intérieur. Ce sont mes belles sœurs, ossètes, qui habitent encore là-bas qui me l’ont dit. » Meri avait pourtant un passeport russe, mais cela ne suffisait pas. On lui a demandé pour rester de changer de nom, de prendre un nom ossète. « Je n’ai pas voulu. J’ai perdu mon neveu à la guerre. » Choura, vieille femme au regard saisissant, vient quant à elle de Tsinkvali. « J’ai perdu mon fils dans la guerre, en 1993, maintenant, j’ai perdu ma maison, ma vie. Je ne veux plus en parler. »
Les itinéraires sont certes différents, mais tous sont aujourd’hui des « déplacés ». Des « Internally Displaced Persons » (IDP) selon la terminologie officielle en vigueur. Une manière de faire comprendre à ceux qui l’ignoreraient ou à ceux qui seraient tentés d’oublier que cette dernière guerre d’août 2008, qui a vu l’Ossétie du Sud passer sous giron russe, s’est d’abord déroulée en territoire géorgien. « Ces déplacés » sont arrivés ici à la suite d’un long périple. Ce fut d’abord la fuite des zones de combats, des armées russes et des pillages des milices ossètes. Les hommes au front : les femmes, les vieillards et les enfants se sont alors organisés. Pas question d’embarquer quoi que ce soit. « Il aurait été honteux de faire de la place dans la voiture à autre chose qu’à un voisin», nous explique Nana. Cette petite femme brune de 32 ans habite avec sa mère, l’une des maisons. Enseignante dans un village proche de Tsinkvali, elle a recommencé à travailler grâce à l’association « Terre des Hommes », actuellement présente auprès des enfants du camp. « J’avais en moi une grande tristesse. Grâce à cet emploi auprès des enfants, je remonte progressivement la pente. » Il faut dire que Nana, comme beaucoup d’autres, a suivi un parcours particulièrement éreintant. « Je suis partie précipitamment de chez moi le 8 août (2008) et je suis allée jusqu’à Roustavi, à 20 km de Tblissi. Là, je me suis faite enregistrer comme réfugiée auprès de la mairie. Pendant quelques semaines, j’ai dormi dans une crèche puis enfin j’ai pu gagner la capitale. J’ai alors rejoint un centre collectif, un ancien bâtiment de l’armée rouge. J’y suis restée 5 mois. Et enfin au mois de janvier 2009, je suis arrivé à Tserovani. Ici j’ai l’impression d’être arrivée. Mais, même si je remercie le gouvernement pour ce qu’il a fait, j’espère encore pouvoir retourner chez moi. » L’errance semble cependant prendre fin. Les quelques modifications apportées çà ou là aux maisons sont d’ailleurs des témoins saisissants de la psychologie de leurs occupants : une haie, un porche, une extension ou un brut absolu. Entre acceptation de leur nouvelle vie, de leur nouvelle maison, prise de conscience d’être finalement arrivé à bon port et sentiment de ne faire que passer avant de retourner au village.
Le retour est au centre des préoccupations. Le gouvernement, bien qu’il ait mis de l’eau dans sa « Chacha », soutient toujours le retour des déplacés dans leur maison. Une nécessité rhétorique vis-à-vis du peuple géorgien et surtout des déplacés, autant qu’une obligation de politique internationale. Cette position pourrait encore s’entendre auprès des nouveaux arrivés, dont les maisons fument encore, mais il apparaît à la lumière des vagues des années 90, que les gouvernements précédents ont tenu un discours similaire. Résultat : les déplacés abkhazes vivent depuis 20 ans dans des centres collectifs dont les conditions sanitaires se dégradent à vue d’œil mais poursuivent toujours ce rêve du retour. C’est le cas de Sophie. Professeur dans l’école de « Deshepe », un centre collectif Abkhaze au béton fissuré qui abritait autrefois les forces de sécurité russes et où vivent désormais 800 personnes. Situé près de la « mer de Tbilissi », il fait face à deux autres centres collectifs Abkhazes, les « Pansionati » comme on les appelle ici, car destinés à l’origine aux vacances gratuites des Soviétiques. Sophie y vit depuis 1993. Et pourtant. « Je ne suis pas d’ici. Ce ne sont pas nos maisons. Je me sens pleinement intégrée ici, mais je veux retourner bientôt en Abkhazie. Je sais que cela sera difficile. La seule solution serait que les Russes partent. »
Un point fixe, des plus naturels pour ces déplacés, mais qui au niveau d’un gouvernement semble relativement peu responsable. D’autant qu’une génération est née et a grandi dans ces centres collectifs. Elle porte le rêve du retour de leur parent en bandoulière et l’assume vis-à-vis de l’extérieur. Une situation, a priori instable, certes née de la politique menée par les gouvernements ante « révolution des roses », mais qu’il doit toutefois aujourd’hui juguler. Le risque apparent demeure celui d’une génération perdue. Une génération qui n’aurait connu autre chose que ces centres collectifs, synonymes de ségrégations territoriales sociales et porteuse à coup sûr de tensions.
Le gouvernement, conscient du mauvais exemple de ces centres collectifs, ou tout simplement mieux armé aujourd’hui financièrement grâce à l’arrivée des aides internationales, s’est donc échiné à mieux gérer l’arrivée des déplacés Ossètes. Non seulement, des villages, à l’instar de Tserovani, sont sortis de terre en quelques mois, mais une importante politique sociale a été mise en place. Chaque famille dispose tout d’abord d’un choix initial. Soit elle perçoit 10,000$, soit elle intègre l’un de ces camps. Dans le premier cas, l’assistance de l’État s’arrête là. Dans le second, la famille en question touchera tous les mois une série d’aides. Outre la gratuité de sa maison et du gaz, le gouvernement distribue des biens de première nécessité (farine, pain, sucre…), mais aussi 10 Laris pour la vie de tous les jours, l’équivalent de 5€, [le revenu moyen en Géorgie étant d’environ 28 Laris par mois] et 12 Laris pour l’électricité. Une situation tout à fait enviable, au regard de celle des Abkhazes, mais qui ne satisfait évidemment pas tout le monde. Meri par exemple, dont le niveau de vie était bien supérieur à Aklalgori. « Avant, j’avais mon salon de coiffure, des champs et des vaches. »
Les différences sont toutefois flagrantes entre abkhazes et ossètes. L’aide financière internationale en est symbolique. La dernière conférence des pays donateurs d’octobre 2008 a versé près de 600 millions de dollars à l’intention des déplacés. Le gouvernement en a certainement pris acte. Son ministre des réfugiés, Koba Subeliani, lui-même d’origine Abkhaze, conduit une importante politique de réhabilitation des centres collectifs abkhazes. Au-delà du code couleur qu’il impose pour égayer le béton soviétique, près de la moitié des 700 centres collectifs répartis sur le territoire ont déjà fait l’objet d’importants travaux.
La question de la prise en charge des déplacés en Géorgie est fondamentale et une réalité politique, économique et social depuis plus de 15 ans. Elle constitue aujourd’hui pour le gouvernement de M.Saakachvili un test grandeur nature. Faire différemment des gouvernements précédents, inspirer la confiance du peuple géorgien, et surtout emprunter la voie de l’avenir, voilà ce à quoi il doit savoir répondre aujourd’hui.
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